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Date : 16-03-2025 08:23:57
L’Université est accusée de censure.....
Une chargée de recherche au CNRS, très vite soutenue par Xavier Bertrand et Bruno Retailleau, médiatise actuellement sa non-venue à l’Université de Lille.
L’annulation de sa conférence sur les Frères musulmans prévue le 5 mars 2025, à l’initiative du syndicat UNI, aurait été prise pour des motifs politiques sous la pression d’étudiants d’extrême-gauche.
Ce serait une entrave à la liberté d’expression.
Mais la réalité est autre !!!!!!!
La décision de non-autorisation, prise par notre doyen-juriste, est motivée par un risque de trouble à l’ordre public ainsi que par des procédures en cours impliquant Florence Bergeaud-Blackler et des membres de notre institution. Le 27 février 2025, sur C News, elle nomme de nouveaux responsables : « il s’agit du Ceraps [Centre d’études et de recherches administratives politiques et sociales] qui contient un certain nombre de collègues qui sont en effet très proches des Frères musulmans ».
Membres de ce laboratoire, spécialistes de l’islam en France, et cités dans son récent entretien dans Causeur, nous souhaitons expliquer les réticences des universitaires à l’égard des travaux de Florence Bergeaud-Blackler et rompre avec l’idée qu’elle serait censurée politiquement.
Loin d’être d’ordre politique ou idéologique, les obstacles sont scientifiques et déontologiques.
Scientifiques et déontologiques.
L’ouvrage que Florence Bergeaud-Blackler devait présenter à l’Université de Lille, Le frérisme et ses réseaux, a été publié dans une maison d’édition non universitaire. S’il a été consacré dans des espaces politico-médiatiques (Comité Laïcité et République, Valeurs actuelles, Le Figaro, La revue des deux mondes, …), ces instances ne se substituent pas au jugement par les pairs qui est la règle fondamentale dans la recherche....et oui.
Or les évaluations a posteriori du Frérisme et ses réseaux par des collègues universitaires, en France comme à l’étranger, sont consensuelles.
Outre l’idée, jamais étayée par d’autres recherches académiques, qu’il y aurait un « plan » frériste visant à « faire plier les démocraties », l’ouvrage comporte de nombreuses erreurs factuelles (y compris concernant des connaissances de bases sur l’islam). Plusieurs citations sont tronquées et de nombreuses affirmations ne sont pas étayées par les références supposées les appuyer. Qui plus est, deux collègues danoises évoquent des suspicions de plagiat ainsi qu’une cinquantaine de citations ne respectant pas les conventions universitaires.C’est le principe même de l’évaluation par les pairs que Florence Bergeaud-Blacker rejette. Alors que celle-ci affirme dans Causeur que « le problème n’est pas le désaccord, mais le fait qu’aucun de ces chercheurs n’ose débattre avec moi », elle n’a jamais répondu dans une revue scientifique aux réserves émises. À l’inverse, elle a systématiquement pris à partie sur les réseaux sociaux les collègues ayant lu son travail, les accusant de servir la cause frériste à travers leurs évaluations scientifiques. Elle les expose à des messages haineux et menaçant de la part de ses followers. En procédant ainsi, elle rompt avec les fondements du débat scientifique et profite de ce procédé problématique pour nourrir sa thèse d’une infiltration de l’Université par les frères musulmans.
À ces manquements à l’intégrité scientifique s’ajoutent des défaillances méthodologiques. En omettant de nombreux travaux sur le sujet dans sa revue de la littérature, Florence Bergeaud-Blackler évite de confronter ses interprétations. On pense à des classiques comme Pierre Bourdieu, Roger Chartier, Michel De Certeau ou Quentin Skinner qui lui permettraient d’aborder avec davantage de finesse les processus de production, diffusion et appropriations des discours et des textes (ici religieux). Ainsi qu’aux écrits spécialisés de John Bowen, Margot Dazey, Stéphane Lacroix ou Marie Vannetzel, qui donnent à voir comment se déploie une enquête auprès des premiers concernés : des entretiens pour donner la parole et mieux comprendre les idées et les conduites des individus, des analyses d’archives pour ne pas écrire l’histoire selon un scénario pré-écrit par le chercheur, des observations sur la longue durée pour saisir aussi l’ordinaire des choses et ne pas se focaliser uniquement sur l’exceptionnel.
Or précisément, Florence Bergeaud-Blackler reste très évasive sur sa méthodologie. La restitution et la richesse du dispositif d’enquête constituent pourtant une condition de scientificité. En plus de ne pas avoir les moyens empiriques d’une thèse particulièrement audacieuse, elle applique dans le livre sa rhétorique de la suspicion à de nombreux chercheurs, à commencer par un membre de sa propre équipe de recherche. Omero Marongiu-Perria, dont elle a profité des compétences entre 2016 et 2019 (traduction de textes en arabe, connaissances approfondies sur l’UOIF dont il a fait partiedans les années 2000, culture sociologique), a été renvoyé dans le livre à son ancienne appartenance : il n’aurait pas rompu avec les Frères musulmans.
Choqué par ce qu’il considère comme une trahison, il raconte dans une lettre publique les écarts déontologiques de l’autrice et en profite pour revenir sur l’un de ces raccourcis épistémologiques : « D’une manière confuse et sur une posture complètement idéologique, elle décrète que tout signe visible de l’appartenance à l’islam et tout attachement aux normes liées à la pratique cultuelle ou à la consommation traduisent l’appartenance à la « matrice frériste ». Autant condamner d’emblée la quasi-totalité des musulmans attachés peu ou prou à un aspect de la normativité religieuse. Je n’ai connu, de ma vie de chercheur, aucun·e collègue qui s’est permis une élucubration aussi fantasmagorique et cette forme de criminalisation de la normativité religieuse dans le champ islamique ». En orientant l’islam dans son sens, en émettant des injonctions à la réforme, Florence Bergeaud-Blackler fait preuve, dans le livre, d’une posture normative qui ne permet plus de distinguer la chercheuse (comprendre les Frères musulmans) de la militante (lutter contre les Frères musulmans).
Contrairement à ce qu’affirme Florence Bergeaud-Blackler, ce n’est pas en raison de ses engagements politiques que l’université tient ses distances.
La neutralité est un mythe, nous portons tous des idéaux qui nous obligent à un exercice de réflexivité pour les mettre à distance au moment d’enquêter et d’écrire. Ses interventions aux côtés d’Éric Zemmour et Victor Orban, tout comme le financement de ses recherches par Pierre-Édouard Sterin, n’ont pas influé sur les jugements scientifiques de son travail. Si son livre n’a pas bénéficié d’une réception positive dans le monde de la recherche, c’est parce qu’il est loin des attentes minimales du point de vue épistémologique, théorique et empirique. C’est aussi, et peut être surtout, parce qu’elle contrevient au cadre déontologique universitaire (auquel le CNRS a dû la rappeler à l’ordre) en déplaçant sur le terrain politique, et notamment sur les réseaux sociaux, un débat qui se doit d’être avant tout scientifique.
Si Florence Bergeaud-Blackler n’a pas le privilège d’être invitée dans les laboratoires de recherches à présenter son livre, c’est bien pour des raisons scientifiques et déontologiques.
Le dissensus est au cœur de l’Université, mais dans le respect des collègues et des règles du travail académique.
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